Il m’est arrivé de produire une formation e-learning en quelques jours, à partir d’un PowerPoint d’expert.

Par manque de temps, parce que la certification HAS approchait, parce que “quelque chose” valait mieux que rien.

Cela répondait aux objectifs, c’était interactif, c’était propre. Mais ça restait insuffisant.

Pourquoi ? Parce qu’une formation construite sans les gens concernés arrive souvent au même résultat : elle est suivie par une partie du personnel, sans grande conviction. Les apprenants cliquent, valident la formation et elle ne change pas grand chose. Les pratiques évoluent peu. Les écarts persistent. Et certains événements indésirables reviennent.

Si vous travaillez dans le secteur de la santé, vous avez probablement déjà observé ce décalage entre la formation suivie et les pratiques réelles. Cet article essaie d’expliquer pourquoi il existe, et ce qui permet de l’éviter.



Pourquoi une formation “hors sol” ne prend pas ?

En santé, les contextes sont extraordinairement variés. Les procédures internes diffèrent d’un établissement à l’autre. Le matériel change. Les équipes ont leurs propres façons de faire, leurs propres tensions, leurs propres histoires.

Une formation construite uniquement par un expert, aussi compétent soit-il, est une formation construite depuis un seul point de vue. Elle décrit comment les choses devraient se passer dans un monde idéal et homogène. Elle ne décrit pas comment elles se passent ici, dans ce service, avec ces contraintes, entre ces collègues.

Le résultat, c’est une formation que les apprenants suivent avec une partie de leur attention, celle qui reste disponible quand on sait que ce qu’on entend ne colle pas tout à fait à la réalité du terrain. L’autre partie est occupée à faire mentalement les ajustements, les traductions, les corrections.

Ce travail d’ajustement est épuisant. Et il n’est pas toujours fait correctement.


Ce que change la co-construction

La co-construction, ce n’est pas un atelier participatif de plus. C’est une méthode qui change qui est dans la pièce, au sens propre et figuré, quand on conçoit une formation.

Autour de la table : les experts métier, bien sûr. Mais aussi les tuteurs, les référents, la responsable formation, les cadres de santé, la direction quand c’est pertinent, et les apprenants eux-mêmes. Chacun apporte un morceau du puzzle que les autres n’ont pas.

Voici ce que j’observe concrètement quand cette méthode est appliquée.

Les situations sonnent juste, parce qu’elles sont vécues.
Les cas pratiques, les mises en situation, les exemples utilisés dans la formation viennent du terrain réel. Ils correspondent au matériel effectivement utilisé, aux procédures internes en vigueur, aux situations que les équipes rencontrent vraiment. L’apprenant n’a plus à faire le travail de traduction, il reconnaît ce qu’il voit.

Les événements indésirables deviennent une matière pédagogique précieuse.
Plutôt que d’être euphémisés ou ignorés, les incidents ou presqu’accidents réels, ceux qui ont eu lieu dans l’établissement, peuvent être analysés collectivement, compris, intégrés dans la formation. C’est souvent là que l’apprentissage est le plus profond, parce que la mémoire émotionnelle est activée.

Les savoirs d’expérience sont valorisés.
Les soignants expérimentés savent des choses que les manuels ne contiennent pas. La co-construction crée un espace où ces savoirs peuvent être nommés, partagés, transmis. C’est une forme de reconnaissance qui a, en elle-même, un effet sur l’engagement.

Les co-constructeurs deviennent les premiers ambassadeurs.
C’est un effet que j’observe systématiquement : les personnes qui ont participé à la conception de la formation en parlent différemment. Elles la recommandent. Elles l’expliquent à leurs collègues. Elles l’incarnent. L’adhésion n’est pas à construire après coup, elle est intégrée dès le départ.

Le passage à la pratique est facilité.
Parce que la formation n’est pas un objet extérieur qu’on doit “appliquer”, mais quelque chose qui a émergé des pratiques existantes et qui les prolonge. La distance entre ce qu’on apprend et ce qu’on fait est réduite.


“Mais c’est beaucoup plus lourd pour les équipes”

C’est souvent la première objection. Et elle est légitime : les équipes de santé sont sous pression, le temps est rare, les agendas sont chargés.

Ce que j’ai appris à construire au fil des projets, c’est une méthode qui respecte cette contrainte. La co-construction ne signifie pas des journées entières de réunions collectives. Elle peut prendre des formes légères : un entretien d’une heure avec un soignant référent, un temps d’échange de trente minutes avec un groupe restreint pour valider des scénarios, une relecture ciblée par un cadre de santé.

L’enjeu, c’est de savoir quoi demander à qui, et à quel moment. C’est là que la méthode fait la différence, pas dans le volume de participation, mais dans sa qualité et sa pertinence.

Et quand on compare le temps investi à la co-construction avec le temps perdu en formations qui ne changent rien, le calcul est souvent en faveur de la première option.


Ce que je retiens de ces expériences

J’ai construit des formations dans les deux modes. Celles que j’ai produites vite, depuis un PowerPoint d’expert, étaient correctes. Elle ont été suivies et validées. Et j’ai vu les mêmes insatisfactions des apprenants et les mêmes écarts persister.

Les formations co-construites prennent un peu plus de temps en amont. Mais elles créent quelque chose de différent : un apprentissage qui vient du dedans plutôt que du dehors, qui colle au réel, qui est porté par ceux qui l’ont fait naître.

En santé, où les enjeux sont concrets et parfois vitaux, cette différence n’est pas anecdotique.